Après mon premier article, vous avez été nombreux à m’écrire, en substance : « C’est bien gentil, les engagements qui tiennent, mais moi, dans mon ring, je me retrouve souvent seul. » Sophie, ses classes ouvertes à deux ou trois chiens. Brigitte, son dogue de Bordeaux qui réunissait huit à dix concurrents, et son berger du Caucase souvent seule au monde. Patricia, ses australiens passés de cent vingt chiens il y a quinze ans à une quarantaine aujourd’hui.
J’ai repris les chiffres, classe par classe, race par race, pour voir si votre ressenti tenait la route. Il tient. La donnée vous donne raison, et elle dit aussi pourquoi le total national, lui, ne s’effondre pas. Les deux sont vrais en même temps, et je vais vous montrer comment.
Après vos retours
Dans la première partie de ce dossier, on avait établi un point qui surprend : sur dix ans, le nombre d’engagements est resté quasiment stable (une baisse de 7 % seulement), et il y a même un tiers d’expositions de plus qu’avant. Vu d’en haut, les rings ne se vident pas.
Sauf que ce n’est pas vu d’en haut que vous vivez les expositions. Vous les vivez dans votre ring, dans votre classe, face à vos concurrents du jour. Et là, beaucoup d’entre vous me disent la même chose : on est moins nombreux. Sophie parle d’un souci de remplissage, des ouvertes à deux ou trois chiens. Elle a raison, et je vais le chiffrer.
La clé, c’est que le total qui tient et le ring qui se dégarnit ne se contredisent pas. Ce sont les deux faces de la même réalité. Reste à la mesurer correctement, sans rien nier de ce que vous voyez, et sans en rajouter non plus. Si vous voulez ajouter votre propre témoignage, dites-moi ce que vous voyez dans vos rings.
Une classe, c’est quoi exactement, et pourquoi je la mesure
Pour ne pas se tromper, il faut s’entendre sur l’unité de mesure. Quand je parle d’une « classe » ici, je parle du groupe réel qui entre dans le ring ensemble : une exposition donnée, une race, une classe (ouverte, intermédiaire, jeune, champion, vétéran), et un sexe. Mâles et femelles étant jugés séparément, ce sont bien deux classes différentes. C’est exactement ce que vit l’exposant : le petit groupe face auquel il concourt ce jour-là.
C’est cette unité qui réconcilie tout. La participation totale a peu bougé, mais elle se répartit désormais sur plus d’expositions, et sur plus de classes. La même quantité d’eau versée dans deux fois plus de verres : chaque verre est moins rempli. Le total ne baisse pas, mais le ring, lui, se dégarnit. La dilution ne se mesure pas sur le total annuel, elle se mesure au ring.
Et pour la mesurer, justement, on ne se fie pas à l’impression. On compte. On verra plus loin à quel point l’œil peut tromper.
La classe ouverte, celle dont vous me parlez le plus
Commençons par la classe dont vous me parlez le plus, l’ouverte, celle de Sophie. Voici, pour les expositions à championnat françaises, comment elle a évolué.
| Classe ouverte (France, CACS et CACIB) | 2015 | 2019 | 2025 |
|---|---|---|---|
| Part de classes à un seul chien | 51,7 % | 56,0 % | 61,1 % |
| Taille moyenne (chiens) | 2,22 | 1,80 | |
| Part de classes à huit chiens et plus | 3,0 % | 1,2 % |
Le message est clair. En 2015, déjà, une classe ouverte sur deux ne réunissait qu’un seul chien. En 2025, c’est près de deux sur trois. La taille moyenne passe de 2,22 à 1,80, et les vraies grosses classes, celles à huit chiens ou plus, sont devenues deux fois et demie plus rares.
Sophie décrivait des ouvertes à deux ou trois chiens : la moyenne est tombée à 1,80, elle a vu juste. Une précision tout de suite, parce qu’elle compte : ce n’est pas un effondrement soudain. C’est un glissement régulier, année après année, sur une décennie. Mais le sens ne fait aucun doute, et il rejoint mot pour mot ce que vous me racontez.
Et ce n’est pas que l’ouverte
Le phénomène ne s’arrête pas à l’ouverte. Toutes les classes suivent la même pente.
| Part de classes à un seul chien | 2015 | 2025 |
|---|---|---|
| Ouverte | 51,7 % | 61,1 % |
| Intermédiaire | 63,0 % | 74,5 % |
| Jeune | 58,9 % | 65,8 % |
| Champion | 79,7 % | 83,3 % |
Ici, il faut être honnête sur un point, sinon on se ment. Si je regardais la médiane plutôt que la moyenne, je trouverais une classe à un seul chien partout, et déjà en 2015. Pourquoi ? Parce que la distribution est très déséquilibrée : il existe des milliers de combinaisons race rare et petite exposition où, structurellement, il n’y a qu’un chien. Ces cas-là tirent la médiane vers le bas depuis toujours.
Autrement dit, deux erreurs symétriques sont à éviter. Non, il n’y a pas « toujours eu des classes vides et rien n’a changé » : la moyenne baisse et les grosses classes fondent, c’est mesurable. Mais non, il n’y a pas non plus « jamais eu de grosses classes » : il y en avait, sur les races populaires, et ce sont précisément celles-là qui se vident. On mesure donc le phénomène par la moyenne et la part des grosses classes, pas par la médiane, qui est aveugle à ce changement.
Le dogue de Bordeaux de Brigitte, à huit ou dix chiens par classe, existait bel et bien, sur une race alors très présente. Ce sont ces grosses classes qui s’amincissent. Et quand elle se retrouve souvent seule avec son berger du Caucase, c’est exactement ce que vit une race à très petits effectifs : je le confirme, je ne le relativise pas. Simplement, cette solitude-là n’est pas nouvelle, elle est le quotidien des races confidentielles, là où la nouveauté frappe les races qui étaient pleines.
Pourquoi le haut des classes se remplit pendant que le bas se vide
Il y a un détail qui éclaire votre perception. Toutes les classes ne maigrissent pas au même rythme, et surtout, leur nombre évolue très différemment.
| Type de classe | Nombre de classes, évolution 2015 vers 2025 |
|---|---|
| Ouverte | stable |
| Jeune | + 23 % |
| Champion | + 35 % |
| Vétéran | + 74 % |
La population se concentre vers le haut. Il y a beaucoup plus de classes champion et vétéran qu’avant. Ce qu’on avait vu en première partie le confirme : les chiens qui restent sortent plus souvent (un chien engagé l’était en moyenne 2,4 fois en 2015, 3,35 fois en 2025), et ce noyau assidu alimente surtout les classes de finition. Les champions restent en jeu, les vétérans continuent de sortir.
Conséquence très concrète : le débutant qui inscrit son jeune chien en classe ouverte se retrouve souvent seul ou à deux, pendant que les rings de finition, eux, restent animés. D’où une perception qui dépend entièrement de l’endroit où vous vous tenez dans le parcours. Selon votre classe, vous ne voyez pas la même exposition.
Le piège de l’œil : le chihuahua
Avant d’aller plus loin, un garde-fou, parce que c’est le piège numéro un : on ne juge jamais une tendance à l’œil, et surtout pas à partir de sa propre race. Prenez le chihuahua. Vous en croisez à chaque exposition, c’est l’une des races les plus nombreuses dans les petits rings. À Nantes, le même rendez-vous chaque année, ils sont même les plus nombreux de tous : 164 chiens en 2015, encore 136 en 2025. Pendant que votre australien ou votre dogue se retrouve seul dans sa classe, le chihuahua, lui, remplit toujours son ring.
C’est toute la leçon : ce que vous vivez dans votre race ne vaut pas pour l’ensemble. Certaines races se vident vraiment, d’autres tiennent, d’autres montent. L’œil ne suffit jamais, il faut compter, race par race, au même ring d’une année sur l’autre. C’est exactement ce qu’on va faire.
Ce que vous avez remonté du terrain colle aux chiffres
Reprenons vos témoignages, et posons à côté ce que dit la donnée. Non pour vous corriger, mais pour montrer que vous aviez l’œil. Patricia parlait de ses australiens, beaucoup moins nombreux qu’avant. C’est juste : le berger australien recule dans toute la France, de 4 010 engagements en 2015 à 3 177 en 2025, un recul réel même s’il reste l’une des premières races du pays. Brigitte parlait de son dogue de Bordeaux : la race a presque déserté les rings, de 1 151 engagements à 586.
Mais l’erreur serait de croire que toutes les races se vident. C’est faux, et c’est tout l’intérêt. Voici le nombre d’engagements par race en exposition, en France, avec 2019 comme point de contrôle. D’un côté ça s’effondre, de l’autre ça grimpe.
| Engagements en exposition (France) | 2015 | 2019 | 2025 |
|---|---|---|---|
| American staff | 2 647 | 1 987 | 940 |
| Dogue de Bordeaux | 1 151 | 868 | 586 |
| Berger australien | 4 010 | 3 524 | 3 177 |
| Welsh corgi pembroke | 249 | 416 | 1 037 |
| Teckel | 2 543 | 3 251 | 4 482 |
| Berger américain miniature | 257 | 835 | 1 107 |
D’un côté, les molosses, les bouledogues et les bull-types reculent fort. De l’autre, des races plus petites, plus récentes ou plus à la mode montent en flèche, du corgi au berger américain miniature, le teckel en tête par le volume. Ce ne sont pas les expositions qui se vident, c’est le public qui change de race.
Deux précisions. Ces chiffres ne comptent que les expositions à championnat, CACS et CACIB : la nationale d’élevage d’une race et ses régionales, où l’on voit parfois des centaines de chiens d’un coup, sont un monde à part, que je regarderai séparément. Et dans tout ce passage, on parle de remplissage des rings et de mode, jamais d’un jugement ni de celui qui juge.
Pour enlever le dernier doute : la même exposition, le même ring
Il reste une objection légitime : « tout ça, c’est parce qu’il y a plus d’expositions, forcément c’est dilué. » Pour y répondre, j’ai pris deux expositions stables, qui reviennent chaque année au même endroit. À offre constante, si elles se dégarnissent quand même, c’est qu’il y a bien moins de chiens présents au ring, pas seulement un étalement sur le calendrier.
| Exposition (ring constant) | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Nantes | 3 438 | 2 508 | moins 27 % |
| Montluçon | 2 906 | 1 873 | moins 36 % |
Même rendez-vous, moins de monde : Nantes perd plus d’un quart de ses chiens, Montluçon plus d’un tiers. Et race par race, à Nantes, le constat est parfois brutal : le berger australien y passe de 144 chiens en 2015 à 71 en 2025, le dogue de Bordeaux de 62 à seulement 5. Ces baisses, à offre constante, sont réelles, mais mesurées : un quart, un tiers sur dix ans, c’est l’amincissement régulier dont je parle, pas un naufrage.
Ce que ça veut dire
Alors, les classes se vident-elles vraiment ? Oui. Au sens où le groupe qui entre dans le ring se réduit de plus en plus souvent à un ou deux chiens. C’est un amincissement régulier, pas un effondrement brutal, et il touche toutes les classes.
La mécanique est cohérente avec la première partie. Le total des engagements tient parce que la même participation se répartit sur plus d’expositions et plus de classes, chacune plus mince, en se concentrant vers le haut. Le chiffre national et votre ring décrivent la même réalité, à deux échelles. Et surtout, ce n’est pas uniforme d’une race à l’autre : dans le détail, certaines races s’effondrent vraiment, d’autres tiennent, et quelques-unes montent en flèche. Ce que vous voyez dépend d’abord de la vôtre.
Votre ressenti était juste, à une condition : mesurer au ring, et non à l’œil. Le chihuahua, qu’on voit à chaque exposition et qui recule pourtant tout doucement, est là pour nous le rappeler. La vraie question n’est donc plus « les expositions se vident-elles », puisque le volume tient. Elle est devenue : quelles races se vident, et pourquoi celles-là plutôt que d’autres ?
Mon hypothèse, en éleveur
Ce qui suit, ce n’est plus de la donnée, c’est mon point de vue. La mesure, elle, est solide ; sur les causes, je peux me tromper.
Je crois qu’on assiste moins à une désertion qu’à un déménagement. Une partie du public ne venait pas pour la sélection, mais parce qu’une race était à la mode : le bouledogue, le chihuahua, le cavalier, l’american staff. Quand la mode passe, ces propriétaires ne se reportent pas sur une autre race, ils quittent les expositions tout court. C’est, je pense, pour ça que ces races précises chutent le plus fort : leur classe n’était pleine que d’un effet de mode, pas d’une communauté d’exposants.
À l’inverse, les races qui tiennent, le teckel, le caniche, le golden, ont derrière elles un vrai noyau de passionnés qui se déplacent par habitude, par lien, par appartenance à un club vivant. Ce ne sont pas les plus nombreuses dans la rue, mais ce sont les plus fidèles au ring. Et c’est ce noyau qui fait tourner les expositions aujourd’hui. Ce n’est pas une question de qualité des chiens ni de qui juge, c’est une question de tissu humain autour de la race.
Il y a aussi, je le redis depuis la première partie, le budget et la proximité. On ne fait plus 700 kilomètres pour une classe où l’on sait qu’on sera seul ou à deux, surtout au prix réel d’un week-end d’exposition. Plus la classe est mince, moins on a de raisons de s’y déplacer, et plus elle s’amincit. C’est un cercle, et je ne suis pas sûr qu’on en sorte en multipliant les rendez-vous.
Ce qui me reste en travers, et que je ne tranche pas ici, ce n’est pas la valeur de ce que décerne le juge, ça ne vise personne dans le ring. C’est ce que vit l’exposant quand il entre seul : l’envie de se déplacer, l’émulation, le sens même de la confrontation. Une classe pleine, ça tire un chien vers le haut et ça donne envie de revenir. Une classe vide, beaucoup moins. Je crois que c’est là, dans cette émulation qui se raréfie, qu’est le vrai sujet derrière tout ça.
Reste à comprendre pourquoi telle race se vide et telle autre tient. C’est tout l’objet de la partie suivante, où j’entre pour de bon dans les races : les effondrements, des staffies aux molosses, et les exceptions qui montent à contre-courant, du berger américain miniature au teckel. Parce que derrière « les classes se vident », il n’y a pas une seule histoire, il y en a autant que de races.